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Chorégraphie de la Révolte

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«  Chorégraphie de la révolte »  

Paris, Londonderry, Prague : entre 1968 et 1969, Gilles Caron consacre nombre de reportages à des situations inédites dans l’Europe des Sixties. Les révoltes opposent frontalement populations et forces armées dans des combats où sont en jeux des puissances coloniales (l’Angleterre en Irlande du Nord), des armées d’occupations (l’URSS en Tchécoslovaquie) ou bien des forces de l’ordre (en France). Ce sont à chaque fois des manifestations qui dégénèrent et une forme de lutte qui s’invente : la guérilla urbaine, bien différente des classiques champs de bataille que Caron a pu couvrir jusqu’alors (Israël, le Vietnam, le Biafra). Sur le théâtre quotidien des villes, la violence explose dans un rapport asymétrique : d’un côté des manifestants sommairement armés de pierre ou de cocktails Molotov, de l’autre des militaires parfois lourdement équipés.

 Comment documenter et fournir des images emblématiques de telles révoltes où le déséquilibre des forces n’a d’égal que l’héroïsme des manifestants ?

Dès 1967, dans la Bretagne française où les paysans se soulèvent contre les règlements européens, Caron avait identifié la figure du lanceur de pierre comme celle qui peut contenir la puissance symbolique de la révolte. Ce sont des centaines de vues qu’il réalise les années suivantes pour parvenir à traiter le lanceur comme la synthèse de l’instantanéité et du schéma visuel. Véritable hiéroglyphe documentaire, le lanceur devient pour Caron une figure exprimant toutes les variations de la révolte : torse nu, en blazer ou en pull-over, emporté dans son élan ou rivé au sol en catapulte, le lanceur devient danseur. L’être singulier se fait silhouette universelle.

Esthétique est l’enjeu de la réalisation de telles images. Politique est le sens de cette gestuelle inséparable de ce qui la motive. Caron l’insoumis de la guerre d’Algérie connaît le prix du refus et celui de l’exemplarité. En créant l’archétype du lanceur, Gilles Caron nous lègue une figure profondément actuelle dans laquelle chacun reconnaît ses propres combats.

Michel Poivert, historien de la photographie

   

«The choreography of revolt »  

Paris, Londonderry, Prague: between 1968 and 1969, Gilles Caron devotes a large number of reportages to the unprecedented situations in the Europe of the 1960s. Revolts directly place populations and armed forces against each other: at stake are colonial powers (England in Northern Ireland), occupying armies (the USSR in Czechoslovakia) or law enforcement (in France). Each time events escalate, and a new type of combat is created: the urban guerilla, very different to the classic battlegrounds that Caron had the opportunity to cover (Israel, Vietnam, the Biafra war). In the daily theater of cities, violence bursts out in an asymmetrical relationship: demonstrators, poorly armed with stones or Molotov cocktails on one side, and heavily armed soldiers on the other.

How to create iconic images and document such revolts in which the imbalance of the forces is matched only by the heroism of the demonstrators?

Already in 1967, when farmers protest European regulations in Brittany, Caron had identified the icon of the stone-thrower as the one which will symbolize the power of this revolt. In the following years, he produces hundreds of images invoking the treatment of the thrower as the synthesis of immediacy and the visual schema. A genuine hieroglyphic documentary, the thrower becomes for Caron a figure which expresses all the variations of the revolt: bare-chested, wearing a blazer or a pullover, either swept away by his impulse or pinned to the ground as a catapult, the thrower becomes a dancer. The single being becomes a universal silhouette.

The challenge of the realization of such images is aesthetical. The meaning of this gesture is inseparable from the politics that motivates it. Caron, the unbowed of the Algeria War, knows the price of a refusal, and the price of being an example. By creating the archetype of the thrower, Gilles Caron leaves us with a deeply meaningful figure, in which each of us can recognize his own battles.

Michel Poivert, photography historian

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