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Dystopia

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Elle tient une glace ovale. Elle se regarde dedans : son reflet est sa tombe. Du lierre a grimpé sur ses bras, partout, sur sa robe en entier. Seule la chute de son dos reste vierge. Oui, là, juste ici, la peau a l’air douce, rose encore, bien vivante. L’épreuve du miroir est un ricochet cruel, un jour vient le dernier rebond.

Une femme est bandée d’un tissu blanc. Sanglée. Le costume devient une cage, une prison. C’est une momie. C’est peut-être une esclave aux yeux clos. Une nuée de papillons s’agite au-dessus d’elle. On dirait que les phalènes l’emportent, qu’elle vole, qu’elle en oublie son corps, et la vie, et la terre. Sa fugue est immobile. Son évasion intérieure. Spirituelle. A-t-elle des visions ?

Elle est habillée de noir pareil qu’un grand corbeau. Elle a des gants en cotte de mailles. Ses ongles : des griffes de fer. Ses cheveux : en l’air. Elle ressemble à un danger, à une créature dans les fables.

Il porte une jupe longue et grise. Ses muscles débordent d’un bustier à lacets. Il tient des éventails de lames en feu. Sur sa bouche, il a posé un trait de rouge. Ses yeux sont plantés droits sur sa cible.

Les personnages de Vee Speers sont des héros, des chamanes, des combattants qui semblent invincibles. On dirait qu’ils débarquent d’une folie, d’un cirque, d’un poème. D’un lointain passé ou bien du futur. Qu’ils arrivent d’une mythologie nouvelle, d’un Tim Burton, d’un Mad Max. L’artiste australienne coiffe, habille, masque. Elle déguise aussi les couleurs. À la manière des films noir et blanc qu’on colorise, elle donne à ses portraits des teintes où le temps n’a plus de date. Collier d’os et de dents, ailes en métal, tête de cheval, serpe, sécateur, membres en bois : elle arme sa bande, pile à l’heure pour la grande bataille. Coincés dans des mondes déglingués, ils sont contraints de se battre.

Vee Speers invente sa dystopie et parle à bout portant de notre époque contaminée par les violences et les guerres barbares. Les inquiétudes, les troubles, toutes les peurs de l’existence traversent comme des flèches les corps de ces hommes et de ces femmes qui ne ressemblent à rien d’autre qu’à eux-mêmes. Pas d’identité fixe, pas de genre déterminé. Chez Vee Speers, on est viril et féminin en même temps. On s’augmente. On se retouche. On est ce que l’on veut. On devient ce que l’on rêve : libres.

Car c’est bien de cela dont parle l’artiste. De liberté. Même si les soleils sont froids, même si la fête est morte, même si l’effroi : la liberté. L’indocilité. Avec ses cheveux à l’iroquoise et ses seins coniques, ça se voit tout de suite, elle est rebelle. Dans sa jupe bouffante et salopée par la terre, on l’imagine, la fille, traîner dehors, prendre les armes, ne jamais se soumettre. Malgré des chaînes aux poignets, malgré les entraves, non, ne jamais se soumettre.

Et c’est la fin peut-être. D’un cycle tout du moins. Vee Speers clos une histoire commencée il y a dix ans. Une histoire avec ce mur blanc crème où elle photographia des enfants (série Birthday party), puis six ans plus tard, toujours ses enfants pris au cœur de leur adolescence (série Bulletproof). Dystopia est le dernier acte de cette si belle histoire. L’acmé même.

Julie Estève

     
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