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Guerre des 6 jours, Israël, 1967

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L’héroïsme involontaire

Le goût de l’aventure et l’aura du journalisme de guerre jouent chez Caron le rôle d’un catalyseur, mais l’expérience brutale des deux années de régiment en Algérie lui ont permis de ramener ses visions idéalistes au niveau de la réalité. C’est peut-être ces deux dimensions qui lui permettent de donner une vision juste de l’exercice du photojournalisme, en donnant toujours sa place à l’action mais sans jamais surestimer sa position.

Six mois à peine après son entrée à l’agence Gamma, l’opportunité de traiter un grand conflit se présente : ce sera la Guerre des 6 jours en juin 1967. Gilles Caron s’était rendu en Israël le mois précédent, dans un contexte a priori bien différent puisqu’il s’agissait de suivre la vedette de la chanson française Sylvie Vartan, pour un reportage sur la mode. Quelques semaines à peine séparaient alors ce sujet « people » d’un conflit aussi bref qu’essentiel dans l’histoire internationale. Sur les lieux, le photographe semble alors le sentir, tout au long de son reportage il scrute les manifestations d’une tension ambiante. Certaines pellicules ne sont qu’observations des rues où les passants se font rares, les hommes observent à la jumelle une menace invisible. Caron photographie des quartiers derrière des barbelés, comme si le détail d’une séparation prenait déjà une valeur symbolique. En quelques clichés, c’est un climat d’inquiétude qui est exprimé. (…)

Comment traite-t-il l’action ? L’objectif semble jouer en permanence du champ-contrechamp, le spectateur est presque perché sur l’épaule des militaires qui s’engagent dans les escaliers menant au lieu sacré puis il semble les devancer et enregistre leur descente. La séquence d’images est une sorte de chronophotographie tant on voit d’une image l’autre les gestes s’accomplir. (…)

En pleine action, rien n’est sacrifié de la qualité du regard. Et l’image suivante, l’objectif se retourne et l’on imagine l’exercice du reporter passant d’un bond d’une position à une autre en pleine guérilla urbaine.(…)

Son appareil vient nous montrer ce qu’observe à la jumelle des militaires israéliens. Caron fait de la vision le sujet même de l’image – comme nous le retrouverons ensuite sous une autre forme – et une image des plus célèbres montre cette immensité vide du désert qui bientôt va être traversé dans le fracas des mouvements de blindés. Mais pour l’instant, l’image cherche à traduire la tension d’une situation où tout se joue dans l’exercice du regard. L’axe des images est guidé par le canon du char et les personnages de dos qui scrutent, à la manière du Désert des Tartares – un ennemi invisible. Puis, une fois l’offensive lancée, Caron se saisit du téléobjectif et prend le point de vue surplombant d’un général suivant l’avancée des troupes. L’optique lui permet de focaliser sur les chars en pleine action, le bras tendu du militaire guidant les opérations rend explicite la planche contact entièrement dédiée à la traversée du Sinaï. Les vues désaxées prennent dans le champ l’alignement des dizaines de véhicule blindés, parfaitement ordonnés et constituant un mur infranchissable. On devine devant l’image le caractère implacable de l’action engagée. (…)

Pour relater l’événement, il comprend la nécessité d’une indépendance au sens physique du terme : ne pas suivre les journalistes embarqués ou cantonné dans les hôtels. Son récit en image n’est donc pas un compte-rendu, puisqu’alors l’action militaire n’est pas achevée, mais une forme de participation à l’action. Gilles Caron en fait le récit à Jean-Claude Gautrand en 1969, expliquant le malentendu qui lui permet de couvrir l’assaut mené par Tsahal lors de la traversée du désert du Sinaï et la prise du canal de Suez. (…)

La diffusion des images de Gilles Caron assoit rapidement sa réputation de « Capa français » selon une expression que l’on prête à Henri Cartier-Bresson. Mais c’est la même année en

Extrait du conflit intérieur, texte de Michel Poivert, Editions Photosynthèses, Arles, 2013.

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