Onno Theelen + Sabine Pigalle
Dialogue … une exposition à 4 mains
Rencontres
Pour cette première exposition personnelle d’Onno Theelen à la galerie, jeune artiste hollandais de 24 ans dont j’avais déjà dévoilé quelques pièces en 2024, nous avons le plaisir d’inviter l’artiste française Sabine Pigalle, qu’on ne présente plus, avec l’idée d’instaurer un dialogue entre les sculptures en céramique d’Onno et les photographies de Sabine, qui a également réalisé spécialement pour l’occasion une série de peintures qui font écho au travail animalier d’Onno.
Un dialogue tout en poésie et clins d’œil, que je vous invite vivement à venir découvrir pour clôturer cette année.
Les fables d’Onno Theelen
Des crapauds boudeurs, des crabes XXL, des oiseaux contorsionnistes, des forêts de crocodiles en céramique et tout ce petit monde s’enferme dans de l’orfèvrerie – c’est un spectacle. Chaque pièce est une scène, une dramaturgie irrévérencieuse. Et il jaillit de cette ménagerie baroque une ironie salvatrice. Le créateur génial de ce bestiaire surréaliste s’appelle Onno Theelen. Il est néerlandais, jeune (à peine 24 ans) et surdoué. Héritier de la grande céramiste Carolein Smit, il modèle son monde avec une virtuosité technique stupéfiante, ciselant plumes, peaux, becs comme des parures, des bijoux raffinés. La richesse tactile insuffle à ces animaux perchés sur leurs piédestaux une forme de vie, de bruit – une fantaisie tragique.
Onno Theelen réactive le style rocaille et la tradition séculaire de la porcelaine décorative européenne. Pas de pastiche, pas de nostalgie, mais une appropriation à la fois critique et ludique : un retournement de l’ornement contre lui-même. L’ostentation a chu avec le monde et le faste d’autrefois laisse place à l’absurde et la fragilité des choses. Les crapauds, figures obsédantes de son travail, ressemblent à des dandys mélancoliques plutôt qu’aux princes des contes. Parés d’attributs dérisoires, ils deviennent des rois inutiles et hilarants. Assis sur leur socle précieux, on dirait qu’ils attendent la fin, une sucrerie, l’éclat d’un rire. L’or et les patines ne magnifient plus : ils ridiculisent. L’objet devient pure facétie, un miroir de nos vanités.
Tout comme ce poisson-globe irrésistible coincé dans sa timbale en or. Passé des abysses à l’aristocratie, il est sur le point d’éclater, retenant son souffle, gonflant les joues – combien de temps peut-on vivre en apnée, sans respirer ? Les fables d’Onno Theelen sont politiques sans en avoir l’air. Elles racontent un monde qui s’éteint, qui étouffe de ses propres excès ; on ne sait plus qui gagne, qui est le plus fort, le plus beau, le plus féroce, le plus riche. Et des oiseaux aux robes sublimes s’enroulent autour de bustes à la blancheur antique : leur danse est un chant du cygne, une étreinte, une menace, une agonie, une fête – tout à la fois. Il y a des mouettes hurlantes figées dans l’éternité. Des oiseaux morts dans des assiettes en or qui convoquent les céramiques de Bernard Palissy autant que notre rapport schizophrène au vivant. Il y a des crocodiles qui avalent des marées noires, des crabes et des hérons. Une famille de canards qui se bat pour une pomme. Il y a des petits merles qui chantent.
Les animaux d’Onno nous arrachent à la passivité, ils créent des frictions et transforment nos angoisses contemporaines en un carnaval goguenard. Ils grincent, mordent, provoquent. Ce sont des courtisans, des prophètes en cage, nostalgiques du goût du vent. Ils nous ressemblent étrangement – violents, poseurs, vulnérables, attachants, beaux, avides, avares, enchanteurs. Ils sont notre comédie humaine et murmurent cette leçon de La Fontaine qui traverse les siècles : « L’usage seulement fait la possession. Je demande à ces gens de qui la passion est d’entasser toujours, mettre somme sur somme, quel avantage ils ont que n’ait pas un autre homme ».
Julie Estève, septembre 2025
A propos du travail de Sabine Pigalle
Née en 1963 à Rouen, Sabine Pigalle est une artiste visuelle française vivant et travaillant à Paris. Après des études de Lettres Modernes à la Sorbonne, elle débute sa carrière dans le monde de la mode, collaborant avec des photographes de renom comme Helmut Newton, Peter Lindbergh et Jean-Baptiste Mondino. Cette expérience forge son regard sur l’image et la conduit à développer une œuvre personnelle située entre photographie, peinture et art numérique.
Sabine Pigalle occupe une place singulière dans la photographie contemporaine française. En alliant l’héritage pictural à la technologie numérique, elle parvient à créer un pont entre passé et présent. Ses œuvres questionnent la mémoire collective et les mythes visuels qui nous construisent. Son univers, à la fois érudit et poétique, illustre la capacité de l’art à réinventer la tradition pour en révéler la modernité.
Son travail repose sur une hybridation entre les codes visuels de la peinture ancienne et ceux de la photographie contemporaine. Elle revisite des chefs-d’œuvre de l’histoire de l’art pour en proposer des relectures modernes, en mêlant portraits contemporains et références picturales issues de la Renaissance ou du baroque. Son approche s’inscrit dans le courant de la Post-photographie, où la manipulation numérique devient un outil de réflexion sur le temps et la représentation.
L’oeuvre de Sabine Pigalle, apparentée à la photographie de part son support, correspond davantage à une technique de collages numériques hybridant peintures et photographies. Des oeuvres « cousues main » dont les premières expérimentations remontentà près de 20 ans avec la série « Homo Phobiens, 2008 » puis « Timequakes » en 2011.