Dplacemeent vers la gauche

 

Emmanuel Guillaud,
“Until the sun rises” / Work in progess,
installation photographique
mai > juin 2010

 

Until the sun rises / Work in progess

Until the sun rises / Work in progess est installation est composée de 3 projections simultanées de photographies. Ces images ont été prises dans les lieux qui, le soir, deviennent théâtre d'ombres et d’attente.

Le dispositif invite le spectateur à entrer dans une pièce silencieuse, plongée dans l’obscurité. Sur le mur central sont projetées, à un rythme constant, des images de lieux vides photographiés de nuit. Parfois, la photographie d’un homme apparaît brusquement sur le mur de gauche, ou sur celui de droite, ou les deux simultanément. Elles disparaissent presque aussi vite, tandis que sur l’écran central, le ballet d’images continue à son propre rythme, oscillant vers un tempo plus lent, en continu.

 La nuit vacillait

On a tort de ne rechercher que la vérité. Dans la mesure où nos capacités sont nombreuses, pourquoi briser les potentialités qui organisent nos errements, j’allais dire nos erreurs ? Nul ne veut se soumettre à la loi peu flatteuse du travestissement, j’entends ce qui métamorphose le réel, l’habille ou  le déchire, le rend caduque ou merveilleux. Et pourtant tout nous invite à préférer les jeux anachroniques, les jeux disait-on de la tromperie ou du hasard.

Lorsqu’on évoqua l’histoire des images dans la nuit, leur lente apparition, la secousse par contre violente qui permet l’enregistrement de scènes attendues ou non, je compris qu’il me faudrait autrement déchiffrer les mille et un mystères contenus dans les propositions d’Emmanuel Guillaud.

Propositions d’autant plus secrètes qu’elles ne me semblèrent pas de prime abord intempestives, au contraire, mais suspendues, choisissant la distance, relevant plus de la méconnaissance que d’un attachement au réel. Propositions hérétiques, au sens où Pasolini voyait l’effraction ouvrir un champ plus ample. Mesurant la frontière qui sépare la nuit de la lumière, je me souvenais de cette tentative d’immortalité qui nous assaille et nous porte à trahir. L’homme aimé disparaîtra, d’un coup de canif ou d’appareil photographique.

Mais personne ne sait qui sera le vaincu ou le vainqueur, dans cette aventure qui échappe aux manipulations habituelles, aux codes appris de la communication, aux certitudes relationnelles. L’approche de l’autre ne connaît pas d’issue. Seul l’abîme nous pare .

J’avais beau me dire que j’aborderai l’autre en glissant et sans me cacher, je devais très rapidement changer mon fusil d’épaule. Armer en effet autrement. Car le dispositif qu’Emmanuel Guillaud avait construit avec précision pour chacun d’entre nous qui choisissions d’entrer engageait d’emblée ma solitude. Si j’acceptais, j’entrais alors par un premier rideau dans un espace qu’il me fallait apprivoiser sans complice, traverser une zone de non-lieu, me heurter dans la plus parfaite obscurité à un second rideau  ouvrant sur une salle de projection. Oui ! Je me suis dit : « Cette difficulté pour m’orienter suppose que l’invitation qui m’est faite peut être dangereuse, qu’elle inscrit mon corps dans une sorte d’arène fortement et je devine déjà sans ménagement. » Et aux premières images qui traversaient cette grotte improvisée, j’acceptais de suivre cette ronde de nuit qui m’entraînait vers une sorte de baptême, des plus timides aux plus immodérées inclinaisons.

J’entrais dans un bain d’images qui découpaient l’obscurité, s’accordant des rythmes différents, m’abandonnant aux excès d’une promenade tour à tour désertée par l’humanité ou vivement habitée,  certaines visions approchant la violence d’une gifle. Je pouvais reculer, je m’enfonçais plus avant. Le silence de cette bande-son claquait des dents. La fièvre énumérait les lieux comme les corps.

Qui n’a pas connu ces chorégraphies nocturnes, ces échappées du temps des hommes, ne peut mesurer que difficilement le degré de bienveillance comme de tension qui peuple silencieusement les relations humaines qui s’engagent. A chaque pas : un gouffre. A chaque regard qui s’échange : une chasse à l’homme. La loi éternelle du désir et de sa perte. Et peut-être, tapie au fond de quelques-uns, ou de tous, l’envie soudaine de ne jamais conclure. De rester là, tendu, à l’extrême de soi, de l’autre, bouche bée, sans passé, sans futur, présent sans qu’un récit ne vienne perturber cette seconde, abstrait enfin, arraché. L’abstraction remue comme la nuit.

Toute projection provoque des élancements. Dans ces dispositifs préparés comme des rituels, Emmanuel Guillaud échappe à la durée d’un récit traditionnel. Il procède en effet par strates plutôt qu’il ne déroule une narration. Les trois écrans m’envahissent malgré les rythmes qui sans cesse diffèrent. Les lieux et les corps bientôt signent des lignes de partage, convoquent des oscillations, établissent des liens, provoquent des ruptures. L’image qui claquait tout à l’heure comme un tir va demeurer longtemps, après sa furtive apparition.

Celui qu’on attendait disparaît dans la nuit insolente. Car  l’outrance a fait place à la discrète et insinuante présence des architectures délaissées.

Le visiteur que je suis, malgré moi, accepte le pacte qui me lie désormais à ces fantômes, à ces sujets flottants qui traversent l’écran comme des fugitifs qui s’accrocheraient à mon rêve ou mon cauchemar. Et les personnages qui apparaissent le temps d’une seconde accompagnent désormais ma visite, étincelles scellées à une cause dérisoire, mais insistante, celle d’être là, postés entre deux étendues, seuls, sacrifiés.

La solitude est une exécution.  Cette solitude, c’est aussi la solitude des objets, quand on les identifie comme des pans de murs ou d’escalier, de couloirs, de parc ou de grillage balayé par l’oubli, ou lorsque on les perd dans les contours d’une tour infernale prête à se dissoudre dans d’éternelles flammes. Un goût d’éternité n’est jamais étranger à ces corps qui ont surgi comme dans le reflet d’une lame de couteau.

Ainsi les mondes vacillants que déploie Emmanuel Guillaud ne sont guère là pour rassurer. La nuit est un territoire où tout semble permis, mais où n’achoppe aucun aboutissement. Je me souviens avoir sursauté devant le premier personnage que j’avais cru apercevoir entre deux écrans noirs. Depuis se sont multipliés les corps et succédés leurs mouvements ambigus ou directs.  Des corps traversés par la foudre, observés et désormais qui m’ observent, jouant avec des proximités désespérantes ou des éloignements de félins. A les voir, à les consommer du regard, je les imagine comme ce personnage d’un tableau de Giorgione, inquiet, dressé, pressentant l’orage.

Le destin de ces figures oscille entre lumière et obscurité. Eclairés ou dans l’ombre, elles sont l’expression menaçante de nos doubles. Je me surprends à compter des feuilles qui poussent sur le tronc d’un arbre. Je remarque rapidement en arrière plan, et baignant dans un jus de couleur entièrement floue, un homme, nu, à qui manque la tête. Plus tard, mon regard s’attardera sur la présence d’une fine cordelette échappée d’un plafond sale. Un visage encore, un autre, semble regarder l’objectif. Mais ce regard fuit, retourné soudainement dans sa blessure narcissique.

L’image délibérément fixe m’entraîne irrésistiblement vers un mouvement pendant que la bande-son, silencieuse depuis le début, paraît craquer. Avant que ne s’éteignent tout à fait les feux de cette ronde de nuit, réussirai-je à retrouver mes pas heurtés par le désir ? Emmanuel Guillaud nous laisse seuls juges de cette promenade singulière, orchestratrice d’attentes, amorale. Infiniment mortelle. Fébrilement vivante.

                         Pierre Giquel, février 2010

 

Until the sun rises / work in progress

(c) Emmanuel Guillaud, 2010

Son: Jennifer Bonn

Duree: 4 mn

Dplacemeent vers la droite

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