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Bulletproof

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Bulletproof, 2013


serie de 42 photographies

60 x 48 cm  (24 x 20 inc.) édition 10 + 2 AP
120 x 96 cm (47 x 38 inc.) édition 8 + 2 AP

Après le succés de sa série « Birthday Party », qui a fait l'objet de nombreuses expositions à travers le monde, Vee Speers, photographe australienne installée à Paris, convie les mêmes enfants, 6 ans plus tard dans sa nouvelle série intitulée « Bulletproof ».

Un livre consacré à cette nouvelle série est paru aux éditions Kerher Verlag.

Photographe australienne internationalement reconnue, Vee Speers vit à Paris depuis plus de 20 ans. Bulletproof dresse le portrait de nombreux enfants déjà présents dans son précédent projet Birthday Party, qui a connu un succès remarquable et fait l’objet d’un livre. La photographe convoque les mêmes enfants, 5 ans plus tard, sa fille, qui reste l’un de ses modèles de prédilection et se prête au jeu avec grâce et des proches, camarades d’école ou enfants de son cercle d’amis … Avec chaque modèle elle invente une histoire, convoque un personnage, qui en filigrane dresse un autoportrait des rêves et des héros qui peuplent l’imaginaire de chacun de ces enfants. Sphère intime et autoportraits oniriques s’entremèlent dans cette nouvelle série, qui fait l’objet d’un livre aux éditions Kerher Verlag à paraître en novembre prochain.

Un jeune marin au torse nu les mains dans les poches d’un pantalon blanc. Sa peau est lisse, pâle, parfaite. Le nez est droit, les lèvres rosées. Les cheveux sont noirs, forts, courts sous le chapeau. Il regarde vers l’Est ; la vie devant lui. Sa beauté est incompréhensible, sublime car elle ne va durer qu’un instant. Quelques mois, quelques jours peut-être. Vee Speers fixe ça, la beauté fragile de l’adolescence. Elle photographie le temps d’avant le premier deuil, celui de l’enfance. Elle attrape ça, dans les corps, dans les visages. Et elle crée un monde sur un monde. Des personnages sur des enfants qui n’en sont plus. Elle habille, coiffe, costume, masque parfois. Et les grands gamins et les fières gamines qui sont passés entre ses mains, sont projetés, ailleurs. Dans leur bataille, leur pudeur, leur trouble. Tous, toutes ont cette effroyable puissante. Pas de faiblesse dans leur être, aucune vulnérabilité dans les postures, les peaux, les regards.

Vee Speers leur fournit les armes pour leur guerre, un pistolet, une hache, un couteau de boucher, des mains en cornes de buffle, n’importe quoi, des casques de tranchées, un costume de torero pour mettre à mort. Et elle fabrique plus qu’une image, un portrait comme un souvenir de leur passage ici, là, sur la terre. Elle les prépare, les équipe, les augmente. Car eux doivent se battre, se défendre. Contre tout. Les géants et les fous, contre une société belliqueuse emmêlée de souffrances, contre la misère et la haine des hommes. Ils doivent aussi se débattre bien sûr, ces garçons, ces filles avec leurs monstres intérieurs, les sentiments qui explosent ou volent en éclat. Il y a de l’épique dans l’adolescence, de l’excès, du romantisme. Absolument. On dirait qu’ils viennent de loin les jeunes de Vee Speers, d’autre part, qu’ils arrivent d’un futur mythologique, d’un passé déglingué ou bien l’inverse, peu importe. Car « c’est une bien triste mémoire que celle qui ne fonctionne qu’à rebours » (Lewis Carroll). Alors oui, on dirait qu’ils viennent d’une pagaille, d’une folie, d’un cirque et d’un poème. Mad Max, Alice et Peter Pan ou Delicatessen se promènent en eux comme l’imaginaire de la photographe australienne. Et Vee Speers repasse dessus, donne à ses portraits les teintes des films en noir et blanc que l’on colorise. Des couleurs sans temps comme des touches d’immortalité. Vee Speers déguise même les couleurs.

Il y a cette fille qui porte une robe blanche avec des volants en bas, un truc de môme. Son regard est sur nous, redoutable. Autour de son cou est posé un faon. Et Bambi est mort. Elle l’a tué d’un coup de boomerang en bois d’un autre siècle. Mais elle le garde sur elle, son trophée, son animal d’enfant. Ses tâches de rousseur autour du nez, sous les yeux, par centaines, ses cheveux d’argent en chignon, attachés en arrière, ça lui fait du mystère, de l’autorité, de l’inquiétante étrangeté. Elle est plus forte que tout. Elle terrasse. Et la fille à la robe candide et au regard noir nous précipite chez les Frères Grimm. Parce que les contes sont toujours cruels. Il y a la bouchère avec son masque de cochon. Clin d’œil et langue tirée. Elle a son tablier et sa hachette attachée à la ceinture. C’est un clown, une farce, un éternel sourire glacé, glaçant. C’est une revanche. Les masques sont des mascarades, des écrans sur lesquels se jettent la peur, la mort ou l’anarchie. Et la bouchère se marre de son effet, de son coup. Chacun, chacune dans son genre et son costume est invincible. Chacun, chacune tient les reines, dictent les règles. Tout à fait.

Et cette bande de héros, d’héroïnes, pour certains, certaines, Vee Speers les a déjà photographiés, déjà mis en scène, sur ce même mur blanc crème, 6 ans auparavant, lorsque les adolescents n’étaient que des enfants. Des enfants sortis d’une fête d’anniversaire, dans des habillements de petit corbeau, de danseur en tutu de fillette, de boxeur blessé et glorieux, de tueuse de poupée. Déjà forts ces gamins, déjà louches, sauvages, déjà beaux, terribles. Avant / Après, les choses ont changé, bougé dans les corps, plus longs, plus grands. Dans les visages aussi qui s’affinent, se transforment. Vee Speers a enregistré ça. Elle a emmené ça vers des territoires imaginaires, des terrains de jeux, des curiosités, des lieux où ses petits et ses grands personnages seront, quoiqu’il arrive, armés et gagnants.

Julie Estève, septembre 2013

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